Dimanche 17 avril 2005 7 17 /04 /Avr /2005 00:00

 Momo. Momo "Le Barjot", c'est ainsi qu'on le nommait, sans le connaître vraiment, sans savoir d'où il venait, qui il était, quelle était sa véritable identité, son authentique personnalité, ce qu'il avait pu être un jour … avant, dans un passé ignoré de tous, même de lui, peut être, dans une autre vie. Momo "Le Barjot" c'est un être sans passé ni avenir, sans même de réel présent, de réelle existence. Ici et ailleurs en même temps, il fait partie de ces gens que l'on croise sans les remarquer, que l'on voit sans les regarder. Il était là, tout simplement, depuis l'instant passé ou depuis toujours. Il faisait partie, parmi d'autres, des éléments du décor de la ville. Un, perdu au milieu de tous les autres, que l'on ignore, dont on ne tient plus compte, que l'on remarque plus … jusqu'au jour ou il disparaît … ou il nous manque. Ce n'était qu'un ombre parmi les ombres de la ville, les ombres de la vie.

Momo " le Barjot" il est vraiment affreux, c'est une vraie caricature. Il a l'œil vitreux, la moustache pleine de morve, le teint cramoisi et le nez bourgeonnant, les oreilles en choux-fleur et les cheveux graisseux. Il a tout pour faire peur aux enfants et dégoutter 'les grands". Il passe ses journées entières scotché sur un banc avec, comme seule compagnie, un tas de pigeon avec qui il partage son guignon de pain rassis, à peine moisi, même si, en remerciements, les oiseaux qui se posent sur ces épaules ou sur sa tête, le constellent de leur fiente, il s'en fout. Toute la journée il picole consciencieusement. Il boit litron après litron tout ce qu'il peut d'une vinasse infâme. Mais, après tout, il faut bien quelqu'un pour écouler les stocks de cette horrible piquette, de ce mauvais vin résultat du mauvais travaille d'une mauvaise vigne. L'hiver, pour mieux tenir le coup, comme il n'a pas de réchaud, pour avoir moins froid, c'est dans son picrate qu'il ajoute de l'alcool à brûler. C'est à hurler … mais, au moins, avec ça, il ne ressent plus rien, il se sent bien.

  Momo " le Barjot" il ne sent vraiment pas bon. C'est un cocktail horrible d'odeurs de vinasse, de sueur, de vomi et d'urine, avec lequel il se parfume. Il n'en a cure même si, parfois, attiré par la puanteur, un chien errant s'approche, le renifle, lève la patte et lui pisse sur la jambe. Ca ne le gêne pas vraiment, et sans réagir plus que de raison, il esquisse juste un sourire amical, acceptant ainsi, sans histoire, l'onction accordée par ce compagnon d'infortune à quatre pattes.

Momo " le Barjot" ne fréquente pas les asiles, les centres d'hébergement. Il ne supporte pas la promiscuité. Il ne supporte pas de devoir suivre des règles. Il ne veut pas respecter de règlement. Pour lui, c'est simple : "La règle ment !". Il veut être libre autant qu'il est ivre. Le soir venu, il fouille nos poubelles et ramasse ce que l'on y jette, vieux vêtements râpés et restes de nourriture. Il n'est pas bégueule et ça lui suffit. Il passe ses nuits dans une cave en ruine. Un lieu insalubre et sordide qu'il partage avec les rats et la vermine, mais, au moins là, comme il l'a écrit sur les murs, il n'a "Ni Dieu ni mètres" … Il est tranquille.

Momo " le Barjot" ne fais jamais la manche, il ne demande votre pitié, qui le fais gerber, il se suffit à lui-même. Et, si d'aventure, en passant vous lui lancez une pièce … Il la ramasse pour ne pas vous vexer. En somme, c'est lui qui vous fait la charité et vous remercie en vous offrant sa compassion, mais, ça vous ne le voyait pas car vous avez détourné la tête par peur d'avoir à croiser son regard. En vérité c'est vous qui, sans vous l'avouer, avez honte.

Momo " le Barjot", un jour, on ne le verra plus, sans faire de bruit, sans gêner personne, il aura disparu sans que quiconque s'en inquiète, c'est sa dernière élégance : ne pas déranger. On ramassera sa dépouille, un jour, par hasard, après qu'il ait servit un dernier festin à ses compagnons les rats, et, dans un coin, sans cérémonie, pour lui s'en sera fini.

Momo " le Barjot", ne vous en déplaise, c'est mon ami, c'est mon frère. Quand je croise son regard, comme dans un miroir, je vois bien que c'est juste une question de chance de hasard, que se pourrait être moi, que se pourrait être vous … que je pourrai être lui.

 

Par Le Retif - Publié dans : Cogitations - Communauté : Les chroniques de la meute
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